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L'Est Eclair - 30/11/2011

Charles Aznavour : « Je ne suis pas un vieux chanteur ! »



Troyes- À 87 ans, le dernier des géants de la chanson française sera en concert ce soir au Cub3. Charles Aznavour revient sur sa jeunesse, ses amours, ses emmerdes…

 

Après 70 ans de carrière, vous continuez !
« Je suis un artiste aimé. Si vous n'êtes pas aimé de votre public, on peut vous oublier très vite. Ça a été le contraire pour moi. Je suis né dans la difficulté et il a fallu beaucoup d'efforts pour que mon tour de chant devienne ce qu'il est devenu. Le public est venu avant les médias et, à 87 ans, je suis non seulement là, mais avec un public fervent. C'est tout ce que j'attendais, tout ce que je voulais. »

Cette tournée est-elle une tournée d'adieux ?
« Je n'aijamais fait de tournée d'adieux. J'avais dit, il y a longtemps, que je ne ferai plus de tournée. On en fait une maintenant parce que je suis obligé de la faire sinon on va vexer le public de Marseille, Lyon, Bordeaux, Toulouse, etc. Je la fais donc avec grand plaisir mais je n'arrête pas ma carrière ! On m'a fait des difficultés pour que je rentre, on va avoir des difficultés à me faire sortir ! »

Vous avez toujours la même envie ?
« Le mot envie, je ne connais pas… C'est faire pipi pour moi. Je suis quelqu'unqui va au bout de ce qu'il a décidé dans sa vie. C'est pas difficile : pas d'éducation scolaire, rien en littérature, ne connaissant pas la musique, parlant mieux l'argot que le français, je suis arrivé à faire ce que je fais. C'est dire qu'il fallait vraiment y aller… Personne ne m'a aidé, personne ne m'a rien apporté, personne ne m'a rien appris ; j'ai volé ce que je voulais ! »

Pourquoi dites-vous que vous écrivez mieux aujourd'hui qu'hier ?
« Mon français est bien meilleur parce que je donne la prioritéà l'écriture et non pas à l'idée. Une idée, ça passe, le texte, ça reste ! Dans les chansons de Trenet, vous vous souvenez des phrases entières. Pareil chez Audiard, on se souvient de dialogues entiers ! Ce n'est pas l'idée, c'est le texte ! Nous sommes un pays de texte, pourquoi ne pas en profiter ? Je n'ai pas choisi l'arménien ; j'aurai pu, je le parle… »

Vous vous êtes toujours tenu à distance de la politique ?
« Pas du tout ! Ma jeunesse était communiste. J'étais jeune, j'aimais le peuple, les humainset j'étais contre la misère. À cette époque-là, les communistes avaient de grands yeux bleus, c'était un souffle qui nous a envahis même si on a été merveilleusement cocu par la suite. Eh bien, j'ai gardé quand même une certaine tendresse pour ma jeunesse communiste… »

La nostalgie de la jeunesse et des amours passées est au cœur de vos chansons…
« Les gens heureux n'ont pas d'histoire, c'est connu… Qu'est-ce que vous voulez écrire après Y a de la joie de Trenet ? On ne peut plus chanter la joie ; il a toutdit ! Maintenant, la jeunesse… Qu'est-ce que je dis sur la jeunesse ? Vivez-la, ne la gâchez pas. Moi, je l'ai vécue ma jeunesse ! »

Vous n'avez jamais été déraisonnable ?
« Si ! À partir du moment où vous buvez trop, vous fumez trop, vous sortez trop, vous êtes déraisonnable. Je sais tout ça ! Je fumais trois paquets de cigarettes par jour… J'ai souffert. Arrêter de fumer, c'est beaucoup plus dur que d'arrêter de boire. »

La jeunesse d'aujourd'hui sait-elle profiter de la vie ?
« Elle ne profite pas de lavie ; elle profite d'un progrès fait par une civilisation de publicité qui leur donne à boire, à manger et à faire n'importe quoi ! »

Vos mélodies sont mélancoliques et vos histoires poignantes…
« Ça rappelle des choses au public. Ils n'ont pas tous le même souvenir, mais j'ai beaucoup de chansons ! »

Comment travaillez-vous la mise en musique de vos textes ?
« J'écris les textes d'abord. Là, je n'ai pas eu besoin de compositeurs puisque les musiques que j'ai écrites étaient celles qu'il fallait. J'ai écritdeux fois la musique de la chanson que je chante avec ma fille et j'ai trouvé que ce n'était pas bon. J'ai fait appel à un compositeur. Ce qui compte, c'est que le public soit content. »

Comment faites-vous votre liste de scène avec autant de chansons ?
« Depuis 9 ou 10 mois, j'ai du refaire ma liste une douzaine de fois mais il y a des chansons qui restent à la même place… Tout mon entourage m'a fait la guerre. Ils voulaient tous un best-of. Mais pour moi, faire un best-of, c'est une stagnation. Alors au lieude quatre chansons de mon dernier album, j'en ai mis huit ! J'ai ajouté une chanson que je n'avais jamais chantée, qui s'appelle Qu'avons-nous fait de nos vingt ans ? Et personne n'est venu me dire que j'avais tort. Je connais mon métier. Il ne faut pas se leurrer, un artiste qui ne connaît pas son métier ne peut pas survivre. »

La chanson « L'instinct du chasseur » vous a-t-elle été inspirée par DSK ?
« Je l'avais écrite il y a longtemps… Mais comment ça se fait que tout le monde me demande la même chose ?Alors, je l'aurais écrite dans la nuit pour l'enregistrer l'avant-veille du procès ? Faut pas rigoler quand même ! »

Vous dites que les jeunes ne savent plus écrire une chanson d'amour…
« Peut-être qu'ils ne font pas l'amour de la même manière ! »

Il y a bien des chanteurs de variété actuels qui vous plaisent ?
« J'aime bien Biolay, Benabar, Ruiz, Zazie… Il y en a un paquet qui sont formidables. Mais la première qualité qu'ils doivent avoir, c'est un bon texte. Fou, fantaisiste, triste, littéraire, mais bienécrit. Il faut se méfier des textes avec des paroles creuses qui vous parlent du Biafra ou je ne sais quoi, c'est de la chanson voulue, pas de la chanson sentie. Les gens que je vous ai cités sont des gens qui écrivent leurs chansons d'après leur tempérament. Les autres, je ne les connais pas et je ne veux pas les connaître. Ils font des succès, des tubes… »

Pensez-vous déjà à un prochain album ?
« Il y a ce qu'il faut mais je ne suis pas sûr que ça soit bon, donc je continue à écrire. Je n'ai pas le choix.»

Est-ce qu'Eddy Mitchell vous a vexé en disant que vous feriez mieux de vous arrêter à temps ?
« Il l'a dit pour lui-même ! Sardou l'a dit avant : « Ne pas devenir un vieux chanteur ». Mais un vieux chanteur, ça n'existe pas. Il y a des gens qui ne peuvent plus ou n'ont plus envie de chanter, qui ont perdu leur public. Il ne faudrait pas qu'il y ait de vieux peintres ? Picasso n'existerait pas. Pas de vieux écrivains ? Tolstoï n'aurait pas existé. Il ne faut pas exagérer ! Je ne suis pas un vieux chanteur! »

Vous arrive-t-il de penser à la mort ?
« Toutes les nuits. Il y a des jours où j'ai peur, d'autres non. J'ai plus peur quand j'ai mal quelque part… »

 Comment voulez-vous partir ?
« Je ne veux pas partir… Le plus tard possible. Mais puisqu'il faut partir un jour, alors que ce soit entouré des miens, dans mon lit. » 

Pratique
- Concert de Charles Aznavour, mercredi 30 novembre, à 20 h 30 au Cub3 à Troyes.
- Tarifs : de 75 à 100 €
- Réservations : 03 25 40 15 55.
« Si vous n'êtespas aimé de votre public, on peut vous oublier très vite »

Propos recueillis par François-Xavier GUILLERM (agence de presse GHM Publié le mercredi 30 novembre 2011 à 08H16



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